Chatou, au bord de la Seine, vers 1880. Sur la terrasse de la maison Fournaise, des amis traînent à table après le déjeuner. Un auvent rayé filtre le soleil. Il reste des verres, des fruits, une bouteille entamée. Les hommes ont gardé leurs chapeaux de paille. Renoir peint la scène entre 1880 et 1881 et l'appelle Le Déjeuner des canotiers. Le tableau est aujourd'hui à la Phillips Collection, à Washington. Tous les chapeaux qu'on y voit n'ont pas la géométrie stricte du canotier. Mais c'est cette image-là, légère et estivale, qui colle encore au chapeau canotier.
Regardez les visages. Au premier plan à gauche, Aline Charigot, qui deviendra l'épouse du peintre, joue avec un petit chien. À droite, le peintre Gustave Caillebotte, assis à califourchon sur une chaise, écoute d'une oreille distraite l'actrice Ellen Andrée. Debout au fond, le collectionneur Charles Ephrussi garde son haut-de-forme, comme pour rappeler que tout le monde n'est pas venu ramer. En 1923, le collectionneur américain Duncan Phillips achète la toile.
Sa forme se décrit en une phrase. D'après l'article Wikipédia consacré au canotier, c'est un chapeau de paille de forme ovale, à fond plat et à bord plat, orné d'un ruban. Trois traits, pas un de plus. C'est sans doute pour cela qu'on le reconnaît de loin, et qu'il traverse les époques sans presque changer.
Un chapeau de marin avant d'être un chapeau de rameur
Avant les guinguettes, il y a la mer. Au milieu du XIXe siècle, un chapeau de paille à ruban fait partie de l'uniforme d'été des marins, notamment de ceux qui manœuvrent les canots des navires. Il est léger, il protège du soleil et il tient sur la tête quand on a les deux mains occupées.
À Paris, la Seine se couvre peu à peu de bateaux de plaisance. Wikipédia situe en 1840 l'autorisation de police qui leur permet de circuler. Les amateurs de canotage empruntent aux marins leur tenue : maillot rayé, pantalon clair, et ce chapeau à ruban. Le nom suit le loisir. Le canotage donne le canotier.
Un détail surprend. Selon la même source, le canotier n'était pratiquement jamais porté par les sportifs pendant l'effort. Il coiffait les spectateurs, ceux qui regardaient les courses depuis la berge ou qui déjeunaient en terrasse. Wikipédia en fait pour cette raison le premier vêtement de sport. Un vêtement de sport, donc, pour ceux qui ne ramaient pas.
Chez Fournaise, on louait des canots
La terrasse du tableau n'a rien d'un décor. En 1857, Alphonse Fournaise achète un terrain à Chatou, sur une île de la Seine, pour y ouvrir une location de bateaux, un restaurant et un petit hôtel. Les Parisiens arrivent par le train, louent une yole, rament, puis s'attablent. En 1866, il fait reconstruire le bâtiment pour en faire une vraie guinguette, et ajoute au fil des années une véranda, une terrasse et des salons sur le jardin.
Les notices consacrées à la maison citent parmi ses habitués Renoir, Caillebotte, Monet, Degas, Berthe Morisot, et des écrivains comme Guy de Maupassant. La maison existe toujours, sur ce qu'on appelle aujourd'hui l'île des Impressionnistes. Depuis 1992, un musée occupe l'étage, au-dessus du restaurant. On peut encore s'asseoir là où Renoir a posé son chevalet, un chapeau de paille sur la tête si le cœur vous en dit.
Maupassant, souvenir d'un canotier
Maupassant ne s'est pas contenté de regarder. Jeune homme, il rame lui-même sur la Seine, à Argenteuil, le dimanche, avec une bande d'amis. Des années plus tard, il en tire une nouvelle, Mouche, publiée le 7 février 1890 dans L'Écho de Paris, puis reprise la même année dans le recueil L'Inutile Beauté, avec un sous-titre qui dit tout : « Souvenir d'un canotier ».
Cinq jeunes rameurs y passent leurs loisirs sur l'eau et partagent l'affection d'une jeune femme surnommée Mouche. Le récit n'est pas une leçon de mode. Mais il donne l'ambiance dans laquelle le canotier s'installe : la jeunesse, le fleuve, la liberté du dimanche, loin des bureaux et des salons.
Repères
1840. Les bateaux de plaisance obtiennent l'autorisation de circuler sur la Seine, à Paris.
1857. Alphonse Fournaise ouvre à Chatou une location de bateaux, un restaurant et un petit hôtel.
Milieu du XIXe siècle. Le chapeau de paille à ruban fait partie de l'uniforme d'été des marins.
1880-1881. Renoir peint Le Déjeuner des canotiers à Chatou.
1890. Maupassant publie Mouche, « souvenir d'un canotier ».
Fin du XIXe siècle. Les femmes l'adoptent pour la chasse, l'équitation et le vélo.
Début du XXe siècle. Gabrielle Chanel le rend à la mode chez les femmes.
1923. Duncan Phillips achète Le Déjeuner des canotiers.
1940. Fred Astaire le porte à l'écran dans Swing Romance.
1952. Il entre dans l'uniforme de l'orchestre de l'université de Princeton.
1962. Maurice Chevalier enregistre « Le Twist du canotier » avec les Chaussettes noires.
Caussade, la ville où l'on tressait la paille
Un chapeau de paille ne naît pas d'un tableau. Il faut des mains, des tresses, des presses. En France, ce savoir-faire a une adresse : Caussade, dans le Tarn-et-Garonne. Wikipédia la désigne comme la capitale de la fabrication du canotier.
Sa rigidité est tout son secret. Un canotier classique part d'une tresse de paille, cousue en spirale du centre de la calotte jusqu'au bord, puis mise en forme et raidie pour garder ses angles nets. Posé sur une table, il ne s'affaisse pas. C'est ce qui le sépare des chapeaux souples de la même époque, et ce qui explique son allure presque dessinée.
L'histoire locale commence par une paysanne. Selon le site touristique de la région Occitanie, le premier chapeau de paille de Caussade a été inventé par Pétronille Cantecor, qui voulait se protéger du soleil dans les champs. Elle aurait créé la paillole. Le même site évoque l'âge d'or du chapeau, au XIXe siècle, quand hommes et femmes ne sortaient jamais tête nue.
On imagine sans peine le lien avec les bords de Seine. Plus le canotage attire de Parisiens, plus il faut de chapeaux à ruban. Le canotier devient un produit de série, porté par des employés, des étudiants, des bourgeois en goguette. Une élégance à la portée de beaucoup.
Un chapeau de marin, adopté par ceux qui regardaient les rameurs, puis par tout un pays en vacances.
Chanel, Chevalier et le music-hall
Le canotier est d'abord masculin. Les femmes finissent pourtant par l'adopter à la fin du XIXe siècle, pour la chasse, l'équitation ou la bicyclette. Sa forme nette tient mieux au vent qu'un chapeau chargé de fleurs et de plumes. Au début du XXe siècle, Gabrielle Chanel en fait un de ses emblèmes. Face aux chapeaux surchargés de son époque, sa ligne plate a l'air d'une déclaration.
Sur scène, il devient une signature. Maurice Chevalier, vedette du music-hall puis du cinéma, ne s'en sépare presque plus. L'acteur américain Harold Lloyd est lui aussi associé à ce chapeau. En 1940, Fred Astaire le porte dans Swing Romance. Et en 1962, Maurice Chevalier enregistre « Le Twist du canotier » avec les Chaussettes noires. Le chapeau des rameurs de 1880 croise le rock des années 1960.
Ce double parcours explique sa réputation. Le canotier est un chapeau populaire et chic à la fois, à l'aise dans une guinguette comme sous les projecteurs.
De Venise aux écoles anglaises
Le chapeau voyage aussi. Les Anglais l'appellent boater. L'édition anglophone de Wikipédia rattache ce boater au chapeau de paille porté traditionnellement par les gondoliers de Venise. Il y est décrit en paille de sennit, rigide, avec une calotte et un bord plats.
Outre-Manche, il ne quitte pas les régates et reste porté dans des écoles comme Harrow, où il fait partie de l'uniforme. On le retrouve aussi sur scène dans les spectacles d'époque et les quatuors vocaux de style barbershop, où il suffit à lui seul à planter le décor des années 1900. Aux États-Unis, l'orchestre de l'université de Princeton l'a adopté en 1952. Partout, il garde le même message : l'été, le loisir, une certaine idée de la tenue correcte, même en plein soleil.
Le porter aujourd'hui
Sa ligne ne pardonne pas le port négligé. Posez-le droit ou très légèrement en arrière, bord à l'horizontale, jamais enfoncé sur le front. Gardez le reste simple : chemise en lin, marinière, robe fluide, jean et tee-shirt blanc. Le chapeau a déjà une forme forte. En bord de mer, son bord plat offre une prise au vent : une pince discrète dans le bandeau limite la casse. Et comme sa calotte plate se marque vite, rangez-le seul, jamais sous une pile. Nos conseils pour ranger ses chapeaux sans les écraser s'appliquent ici à la lettre.
Nous ne vendons pas de canotiers d'époque. Trois de nos chapeaux de paille reprennent sa ligne. Le Palmira (69 €) revisite le canotier en paille brillante, avec sa forme plate, son bord mi-long et un ruban noir. Le Horia (69 €), chapeau de paille fait main inspiré du canotier, porte un ruban noir orné d'un nœud. Le Lio (79 €) a une silhouette nette et une calotte plate, très proche de l'esprit.
Pour choisir entre les trois, pensez à l'usage. La paille brillante du Palmira capte la lumière et convient aux occasions habillées. Le ruban noué du Horia adoucit la ligne. La calotte plate du Lio garde l'allure la plus stricte. Vous hésitez avec une autre forme ? Comparez-le au panama dans l'histoire du chapeau panama, ou parcourez notre guide des types de chapeaux. Tous nos modèles sont réunis dans la collection chapeau de paille.
Au fond, le canotier n'a jamais vraiment quitté la terrasse de Chatou. Chaque fois qu'on le pose sur sa tête, on emprunte un peu de ce dimanche au bord de l'eau : la nappe blanche, les bateaux amarrés, la conversation qui s'étire. Un chapeau de marin devenu chapeau de spectateur, puis chapeau de scène, puis chapeau de vacances. Peu d'accessoires ont fait autant de chemin sans changer de forme.